
I left my town with a pain in my heart, not a word of goodbye to the ones that I loved. Taking a train away from the rain to the lights of the Smoke – got to find my own way now. Fun City, Fun City – to London, experience…"
Sans doute n'étais-je pas le seul môme du village à être étrangement touché par la première apparition télévisée de Soft Cell en 1981. J'étais cependant persuadé d'être le seul à plonger dans les yeux bruns de Marc Almond – gainés tels ceux de Bambi – et à susurrer "je partage ta douleur". Le village, Pinxton, ancienne communauté de mineurs imbriquée entre le Nottinghamshire et le Derbyshire, demeure de deux mille âmes, ne figurait même pas sur les cartes routières. Il n'y avait rien à y voir, et une fois la boue de l'enfance essorée, rien à y faire, sinon observer par la fenêtre les poivrots cirrhosés titubant entre deux pubs pour mieux s'écrouler. Ces hommes m'ont autant inspiré qu'un Marc Almond ou un Morrissey, parce que je serais devenu l'un d'eux si je n'étais pas parti.
C'est un fait, les adolescents ne sont jamais contents de ce qu'ils ont. Je n'étais pas une exception. Mais c'est facile de se tapir dans sa chambre toutes ces années, d'écouter les quatre mêmes albums infiniment, de gribouiller des textes consternants dans des carnets, de se masturber en regardant la jolie sportive brune qui passe tous les jours devant la maison à l'heure du goûter. Le seul contact avec mes parents, c'était la voix de ma mère qui me sommait de descendre manger, répondre au téléphone ou m'incomber d'une tâche aussi douloureuse que banale comme épousseter la télé ou étendre le linge de mon père. Évidemment, je ne portais que ce noir que Morrissey a d'ailleurs si bien exprimé : "I wear black on the outside because black is how I feel on the inside."
Pourtant ma vie était douce comparée à la plupart. J'étais juste pressé de me frotter au monde, d'être déraciné, c'est ce que font les adolescents, comme je l'ai déjà souligné. La nuit, j'écoutais Radio Luxembourg ou John Peel, le transistor en guise d'oreiller pour ne pas réveiller mes parents, et c'est comme ça que j'ai entendu la seule chanson à pouvoir faire retentir mon coeur, There Is A Light That Never Goes Out des Smiths, premier extrait de leur album The Queen Is Dead.
En 1987, je prenais le bus tous les matins pour aller dans une espèce d'école supérieure à une heure de route (j'étais bien trop stupide pour aller en fac) et je séchais toute heure de cours qui me détournait de la vision céleste de Joanne Marie Tomlinson marchant dans le hall. Ce que je ressentais pour Joanne, c'était bien plus qu'une banale poussée d'hormones. C'était pur. Je la désirais plus que tout au monde, sans savoir en quoi ce désir se transformerait. Je la voulais. Et Morrissey qui s'immisce :"Take me out tonight – because I want to see people who are young and alive. Driving in your car – I never never want to go home – because I haven't got one anymore…"
C'était le paroxysme de mes déboires psychologiques. Entre Fun City de SoftCell et There Is A Light des Smiths s'étendaient nonchalamment des années de rêveries à la fenêtre à regarder passer la vie. Je savais, je savais pourtant que l'aventure en dehors de cette existence ne dépendait que d'une porte de bus qui s'ouvre et dans lequel on entre, un sac sur le dos.
Londres, bien sûr, m'appelait en hurlant. La capitale, telle une overdose de sexe, de drogues, de néons, de groupes, de filles, de fringues, et même de travail, il me la fallait. Je passais des heures sur mon lit à rêver ce trajet du seuil de la porte d'entrée aux lumières aveuglantes de Soho. Un bus jusqu'au plus gros bourg, un train, et j'y étais. Ça avait l'air tellement con à faire. Et pourtant, j'avais beau me sentir aimanté par Londres, la crainte que la ville me goberait, adolescent brisé, pour mieux me recracher me hantait. Un an plus tard, j'ai fait un premier pas, quittant enfin la maison et m'installant dans le fameux bourg avec Joanne. Ma mère a pleuré en regardant le van s'éloigner, et j'étais triste de dire au revoir à la vieille baraque. Qui l'eut cru ? (Mais bon, on ne va pas pleurer Thatcher.)
Au cours des années suivantes, Joanne et moi nous sommes doucement rapprochés de Londres, allant de maison pourrie en maison pourrie, de ville pourrie en ville pourrie. J'y suis finalement arrivé en 1994. Et en une semaine, j'étais agressé. Londres m'a offert ma première ligne de coke, mon premier X, ma première dose de speed, mon premier chagrin d'amour, mon premier coma éthylique, ma première chute d'escaliers, mon premier pseudo-succès avec un groupe, ma première poignée de main à une célébrité (et plein d'autres par la suite), ma première aventure avec une étrangère, mon premier "vrai" boulot, mon premier "vrai" salaire. Et rien que pour ça, je lui suis redevable.
Alors pourquoi est-ce que je regarde par la fenêtre chaque jour avec au coeur le même désir de partir qu'en 1987, quand j'étais un gamin dans un minuscule village d'anciens mineurs ? Parce que la fuite, fuir est une nécessité absolue. C'est compulsif de savoir si ailleurs existe mieux que ce que l'on a déjà. Bien sûr, ça ne s'applique pas à tout le monde. D'aucuns (la plupart ?) sont heureux de prendre racine, de vivre leur vie dans le périmètre restreint de là où ils sont nés. Ils voient les grandes villes, les continents à la télévision et pensent : "Non, je préfère rester ici." Et j'envie ces personnes, parce que moi j'ai toujours ressenti le besoin de regarder par la serrure. J'ai toujours eu peur de passer à côté d'une vie meilleure.
J'ai vécu dans exactement 14 endroits depuis que je suis parti en 1987. C'est sans doute excessif, même pour l'Anglais attardé mental moyen. Dès qu'une situation devenait trop difficile ou trop confortable, j'ai fui. Jeté dehors d'une maison au bout de trois jours parce que mes visiteurs étaient trop bruyants. Viré d'une autre parce que je n'avais pas payé le loyer depuis un an, bien que le propriétaire, un riche photographe, ne semblait pas m'en tenir rigueur. Je l'ai même aidé à emmener des meubles à la déchetterie. J'ai habité avec des alcoolos, des nymphos, des suicidaires, deux Irlandais qui faisaient bouillir leurs slips dans la même casserole que pour cuisiner, une fille qui mangeait des petits pots pour bébé. À aucun moment mon coeur ne s'est reposé dans ces 14 lieux. Je n'ai jamais trouvé mon chez moi, et je le cherche encore. Les coeurs sans repos dorment sur un baluchon. Et à chaque fois que je quitte une demeure, juste avant de partir, j'exorcise mon propre fantôme en écoutant Morrissey, Late Night, Maudlin Street :
"I am moving house – a half-life disappears today and with every hand waving me on, secretly wishing me gone.Well, I will be soon."
[texte : glen a. johnson - piano magic, extrait de Fugues 01]
:: « Fugues n’est pas un fanzine ou plutôt, Fugues n’est plus un fanzine. Pas avec ce format imposant – pour sa nouvelle formule, le cahier devient carré, presque hors d’échelle, il ne tient ni dans le rayon des bibliothèques, ni dans l’attaché-case. Il dépasse de tous cotés les formats usuels. Cherchez l’interview : elle se renouvelle en tête-à-tête intimiste. Du reste, Fugues laisse souvent l’artiste face à lui-même. Le couple sacré commentaire/objet se reporte alors sur la relation filiale de l’auteur à son œuvre. C’est une relation tissée d’anecdotes, de doutes et de souvenirs d’enfance. Quant aux chroniques d’albums, rédigées dans une langue libérée et onirique, elles tournent le dos à l’actualité, à l’histoire du rock et à ce que l’on croyait savoir. Il reste alors à sentir, faire confiance, pour de vrai, à l’émotion, à la capacité du lecteur de revivre, par colonnes interposées, un peu de ce qui chavire ou qui chatouille dans ces chansons, ces images, ces engagements envisagés comme autant d’aventures. »
Marie Daubert, Magic! - Octobre 2006
:: "Nouvelle (et jolie, et originale) venue dans le paysage des revues « rock », « Fugues, c'est d'abord le titre d'un album d'Innocent X que j'aime énormément. L'idée de mes premières "Fugues" m'est venue en écoutant ce disque des dizaines de fois. » C'est en se plaçant ainsi sous l'égide du second album de l'excellent trio « post-rock » français Innocent X que Jérôme Olivier a lancé, en août dernier, le premier numéro de la revue Fugues. Ce très bel objet, imprimé à 500 copies et au format d'un album vinyle, propose sur 36 pages illustrées des textes, des entretiens et des critiques de disque au style atypique, et poétique – des chroniques de disques au sens propre du terme : c'est un projet collectif dont le propos, ambitieux, est de rechercher « une nouvelle façon de parler de la musique ». Pour ce faire, le plus sot moyen n'est certes pas de laisser la parole aux musiciens eux-mêmes. On retrouve ainsi les signatures de Philippe Pigeard (le chanteur de Tanger, évoquant notamment une chanson de Scott Walker), Mark Beazley (Rothko), Glen A. Johnson (Piano Magic) ou Cécile Schott (alias Colleen), parlant de leur travail ou de leur vie. Un « sommaire » qui en dit long sur la pertinence des univers musicaux défendus ici – à travers lequel filtre une mélancolie diffuse et, somme toute, rassérénante. Rompant salutairement avec les formatages en vigueur, cultivant le plaisir d'une autre rencontre avec la musique, ceux qui la font et ceux qui la vivent, la lecture de Fugues réussit ainsi à mobiliser à la part la plus intime d'entre nous, celle-là même qui s'exerce souvent à l'écoute de ces disques..."
David Sanson, Mouvement – Novembre 2006
Fugues 01
avec les participations de Philippe Pigeard (TANGER), Glen A. Johnson (PIANO MAGIC), Cecile Schott (COLLEEN), Romain Kronenberg, Mark Beazley (ROTHKO), Philipp Bückle (TEAMFOREST) et Jon Attwood (YELLOW6)
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